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Claude Mehats
Euskal Herria.
2009-07-23 13:39
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Projet pédagogique autour de l’émigration et de la mémoire dans la vallée de Saint-Etienne-de-Baïgorry

Prenant en compte les affirmations de différents auteurs (Lhande Pierre, Gachiteguy Adrien, Branaa Eric…) considérant que la vallée de Saint-Etienne-de-Baigorry a été le principal pourvoyeur d’émigrants aux XIXème et XXème siècle, un nouveau point de départ a été pris. La problématique est d’étudier ce fait historique en débutant les investigations à l’inverse du schéma classique, c’est-à-dire depuis un échantillon de la population de cette vallée, représentée par des élèves du collège Bil-etxea. L’objectif est d’aller au-delà des discours classiques voire stéréotypés véhiculés au cours du XXème siècle, faisant de cette zone un endroit à part, pour connaître les origines des membres de sa population et observer les divers parcours familiaux (professionnels et migratoires). De nombreux élèves sont impliqués dans cette action, ils sont à la fois des acteurs et des sujets de cette étude dont ils présenteront les résultats publiquement vers la fin de l’année scolaire.
Introduction

Si l’on feuillette « La vallée de Baïgorry » édité par Izpegi en 2000 et enrichit et réédité en 2002, le quatrième de couverture nous indique que cette vallée avec ses huit villages historiques – Urepel, Les Aldudes, Banca, Baïgorry, Irouléguy, Anhaux, Lasse, Ascarat – est une région intérieure du Pays basque, qui « selon beaucoup, est la plus admirée et la plus authentique.

Terre peuplée de gens de caractère, riche de ses habitants qui ont décidé d’y vivre dans des conditions de vie parfois rudes mais aussi de ses centaines de fils et de fille qui l’ont quittée pour aller en Amérique ou ailleurs, fortement enracinée dans sa culture basque qui lui a dessiné nombre de ses traits… ». Ces quelques éléments suffisent déjà à introduire les propos qui vont suivre. Il m’est d’ailleurs pour l’instant difficile de qualifier ces derniers, non pas par rapport à leur contenu mais plutôt sur leur nature. Néanmoins, ils contiennent une véritable problématique, à la croisée des chemins entre un projet pédagogique, un travail sur la mémoire et ses enjeux ainsi qu’une approche du domaine scientifique.

En janvier 2005 s’achève l’élaboration d’une exposition sur les Basques en Argentine à Irissarry. L’idée de départ est d’emmener les élèves du collège Bil-Etxea de Saint Etienne de Baïgorry la voir et les faire travailler sur l’émigration basque en Amérique.

Prenant en compte les affirmations de différents auteurs (Pierre Lhande, Adrien Gachiteguy, Eric Branaa …) considérant que les vallées de Saint Etienne de Baïgorry et de Saint-Jean-Pied-de-Port ont été les principaux pourvoyeurs d’émigrants aux XIXème et XXème siècle, un nouveau point de départ a été pris. La problématique est d’étudier ce fait historique en débutant les investigations à l’inverse depuis un échantillon de la population de la vallée de Baïgorry, représenté par les élèves de ce collège. L’objectif est d’aller au-delà des discours classiques voire stéréotypés pour connaître les origines des membres de la population de cette zone et observer les divers parcours familiaux (professionnels et migratoires).

Mais, avant d’aborder la conception de ce travail, ses résultats et son analyse, nous allons nous tourner vers la bibliographie existante et tenter d’y trouver de susceptibles apports ou soutiens pour sa mise en œuvre.

 

Les travaux et ouvrages existants

Après avoir mentionné l’ouvrage collectif réalisé sur la vallée de Baïgorry en introduction, il est tout à fait naturel d’en observer le contenu et… d’être surpris par le peu de références à l’Amérique. 11 au total, pour un total de 14 articles, et dans des proportions inéquitable vu que le seul travail de Jean Haritschelhar sur la littérature basque contient 6 des 11 références. Ceci s’explique par les longs développements consacrés à Fernando « Xalbador » Aire qui aux débuts de sa carrière était accompagné par l’agent d’émigration Jean Monlong (qui ne tient hélas aucune place dans cet ouvrage) et dont le fils Michel a travaillé quelques années en Californie (ce qui a permis des compositions comme « Semeari » ou « Ameriketako itzulia »).

De nombreux travaux de la fin du XIXème et du début du XXème siècle lient la conscription et l’émigration et font dans un cas comme dans l’autre la vallée de la Baïgorry et sa voisine vallée de Cize servent d’exemples. Sur 296 absents de la classe 1860, 176 résidaient à Montevideo ou à Buenos Aires. En 1866, le préfet constatait dans un rapport trimestriel remis au ministre de la guerre, n’avoir trouvé que trois hommes présents à l’appel dans le canton de Saint-Jean-Pied-de-Port, tous les autres conscrits étant en Amérique. D’après lui l’annonce de la modification de la loi militaire de 1832 avait augmenté l’émigration dans la proportion d’un tiers. La classe 1871 comptait 914 absents et la classe 1878, 1.050 (le rapport est difficile à effectuer puisque le nombre total d’appelés est inconnu). Le dénombrement des absents de cette dernière classe donnait pour Mauléon, 336 absents ; 254 pour Bayonne ; 208 pour Oloron ; 123 pour Pau et 99 pour Orthez. Selon ces statistiques, 3/5ème des insoumis étaient originaires des cantons du Pays basque.

La suprématie quantitative des Basques dans le total des expatriés fut démontrée simplement, juste en donnant les effectifs totaux de chacun des arrondissements entre 1836 et 1856. Ils sont de 2.093 pour Pau ; 2.931 pour Oloron ; 2.132 pour Orthez et enfin de 9.420 pour Mauléon et 4.726 pour Bayonne (les deux derniers arrondissements étant ceux du Pays basque de France). O’Quin focalise la diminution démographique survenue durant les dix dernières années de son enquête sur les cantons de Saint-Jean-de-Luz, Iholdy, Saint-Jean-Pied-de-Port, Mauléon, Saint-Étienne-de-Baïgorry, Saint-Palais, Orthez et Salies. Il rajoute que ce sont les cantons forestiers et vinicoles qui ont en général perdu le plus d’habitants et que le département a également été marqué par une crise de subsistances.

Dans les autres travaux, il n’est plus nécessaire de présenter L’émigration basque du jésuite Pierre Lhande, éditée en 1910, et dont le succès se maintient, s’appuyant sur des explications de l’émigration telles que l’inquiétude atavique. L’identité basque était d’ailleurs rattachée au phénomène migratoire dès le début de l’ouvrage où Lhande déclarait que « Pour être un Basque authentique, trois choses sont requises : porter un nom sonnant qui dise l’origine ; parler la langue des fils d’Aïtor, et… avoir un oncle en Amérique. »

Peu de travaux viendront par la suite contester la suprématie de l’ouvrage de Pierre Lhande dans le domaine de l’émigration des Basques des trois provinces de France. Néanmoins, un accident d’avion survenu le 07 octobre 1949 au large des Açores va relancer l’intérêt du public. Il faut avouer que la présence à bord du boxeur Marcel Cerdan et de la violoniste Ginette Neveu a contribué à donner à cet évènement un fort impact médiatique. Il en est de même au Pays basque, où l’on fait deuil de cinq bergers qui rentraient d’Amérique au Pays basque : Arambel Jean-Louis (Los Baños, Californie), Aduritz Jean (Reno, Nevada), Suquilbide Jean (Pocatello, Idaho) et enfin Etchepare Pierre (Flagstaff, Arizona). Le regain d’intérêt suscité parmi les Basques poussa le supérieur de l’abbaye de Bellocq à envoyer le père Adrien Gachiteguy étudier la présence euscarienne aux Etats-Unis. Le choix de ce dernier était motivé par sa connaissance de la langue basque, son goût pour les travaux pastoraux (il s’apprêtait à effectuer un voyage d’étude sur l’élevage dans les cantons suisses), et son village d’origine, Les Aldudes, considéré comme une zone pourvoyeuse de migrants.

Au cours de son périple dans l’ouest américain, Adrien Gachiteguy reporta avec soin la présence des communautés basque-américaines, notant de nombreux détails et y ajoutant des commentaires. Le tout parut dans un livre édité en 1954 . A titre d’exemple, il est possible de citer quelques passages : la colonie basque du comté de Kern eu ses débuts officiels en 1893, avec la construction du Iberia Hotel (appelé plus tard Ivaria Hotel )dont les associés Faustino Noriega et Fernando Etcheverry venaient de l’est de Bakersfield. Nombre de familles de cette colonie sont originaires d’une même zone géographique où l’on distingue les plus importantes en nombre, venues des Aldudes (Etcheverry, Laxague, Saroiberry…), d’Urepel (Bidart) et de Saint Etienne de Baïgorry (Ansolabehere ). Cette colonie qui peut être située à Bakersfield et ses alentours fut estimée à 254 personnes par Adrien Gachiteguy, ruraux à 89,7%. Et il confirme la prédominance des Basques de France en signalant que 65,1% des Basques « fixés » sont originaires de Basse-Navarre et que 45 des 65% sont de la seule vallée de Baïgorry . Beaucoup de zones de peuplement adoptées par les migrants basques méritent une étude pour elles seules. Gachiteguy en présentât plusieurs parmi les californiennes (Los Angeles, Fresno, Los Baños, Stockton, Sacramento, San Francisco…), mais l’idéal serait de voir un travail approfondir quelques-unes d’entre elles pouvant être considérées comme représentatives de certaines réalités.

En Arizona, Adrien Gachiteguy recensa 83 Basques, dont 48% étaient originaires de Basse-Navarre. Dans cet Etat où la présence numérique des Basques n’a jamais été très élevée, les mariages mixtes étaient extrêmement courants, et le Basque était intégré dans la population locale. Les Euscariens ont su mettre à profit les reliefs et végétations presque disparates de l’Arizona pour mener leurs troupeaux. En été, ils allaient dans les fraîches montagnes de la région de Flagstaff, puis l’hiver, ils se rabattaient sur les déserts chauds aux alentours de Phoenix. Il est noté, et avéré, l’exceptionnelle réussite d’un patron moutonnier, Espil, originaire de Saint Etienne de Baïgorry, venu en Californie en 1891. En 1898, son frère qui venait de découvrir les hauts pâturages de Flagstaff le rejoint et lui fit part de sa trouvaille. Espil devint par la suite le patron moutonnier le plus important de l’Arizona, ainsi que le propriétaire de vastes étendues aux alentours de Flagstaff . Curieusement, c’est aux Indiens et à leurs descendants que le nom de Basque évoque encore quelque chose aujourd’hui. Nous pouvons aussi faire part aux lecteurs d’un article où l’anthropologue William A. Douglass s’essaie à l’onomastique en évoquant la possibilité qu’Arizona soit un mot d’origine basque .

Il semble que seulement deux Basques étaient présents dans le Wyoming en 1900, ils étaient 161 en 1910, clairsemés, mais apparemment c’est à cette deuxième date que l’attraction du Wyoming auprès des Euscariens a commencé se faire sentir. Dans le comté de Johnson (Buffalo), 33 des 43 Basques étaient originaires de France. Ceci est dû à l’importante place de Jean Esponda, un éleveur propriétaire venu de Saint Etienne de Baïgorry, qui acheta d’importantes parcelles de terrain entre 1904 et 1907 et qui appela auprès de lui de ses compatriotes (son frère, mais aussi Harriet, Marton, Falxa, Irigaray, Camino, Iberlin, Etchemendy..., la majorité étant originaire d’Arnéguy). Un fronton fut même construit contre le mur de l’étable d’Esponda.

En revenant au sujet et aux zones d’émigration, au-delà de ces travaux, il ne faut pas omettre la présence (étudiée ou non) dans ces vallées d’agents d’émigration, que les gouvernements du XIXème siècle surveillait et essayait de contrôler. Après une demande du préfet des Basses-Pyrénées, le sous-préfet de Mauléon dut transmettre une liste nominative de ceux que nous appelons des agents de recrutement ou des agents d’émigration. Les attitudes politiques de chacun étaient demandées, mais elles ne figurent pas dans la liasse d’archives . Nous y apprenons qu’Apheça, comme ses concurrents étaient en fait des sous-agents munis de procurations. Guillaume Apheça (domicilié à Béhasque) travaillait pour l’agent Colson de Bordeaux, ainsi que Jean Vigné, Grison Charles de Tardets et Léon Inchauspé de Saint-Jean-Pied-de-Port. Fermin Iralour de Saint-Jean-le-Vieux travaillait pour V. Depas de Bordeaux, tout comme François Sallenave d’Arbouet. Enfin, Séhabiague de Viodos et Jauréguy des Aldudes travaillaient pour Henri Zuber de Paris. Jean-Baptiste Monlong des Aldudes était le seul à travailler pour deux commanditaires, le Parisien Henri Zuber et le Bordelais Sarasola.

Eric Branaa cite l’agent Denis, travaillant pour le compte de l’agence Bassus à Bordeaux sans délimiter ses dates d’activité. Suraud agent bordelais à Saint-Jean-Pied-de-Port et Léopold Monlong se faisaient concurrence dans la même ville dans la période allant de l’avant-guerre jusqu’à 1950. Enfin, il a étudié le cas de Charles Iriart, le dernier agent en Pays basque de France, qui entama son activité vers 1945 pour la stopper en 1972.

Bien qu’il ait été le dernier représentant de cette activité, Charles Iriart y a apporté de nombreuses innovations. Il a effectué un important effort au niveau de la communication. Les journaux étaient utilisés comme supports publicitaires directement ou indirectement. La méthode directe, celle des annonces est bien connue. Là où Charles Iriart apporta une nouveauté c’est en faisant paraître des articles dans les journaux locaux, présentant les émigrants, visiblement heureux, photographiés en sa compagnie dans l’aéroport ou au pied de l’avion. Utilisant à merveille cet outil de communication, il en profita pour travailler son image de marque. On le vit, ainsi, au-dessus des deux bertsulari, « Xalbador » Aire et Mattin Treku, dans une figuration qui paraît paternelle, voire protectrice dans le journal Gure Herria du 12 mai 1960. La communication se doubla d’une réussite mercatique lorsqu’il utilisa la photographie et le cinéma, afin de prouver, et de convaincre les Basques sur la réussite matérielle des émigrés.

Adroit, Charles Iriart, ne fit jamais apparaître l’échec dans les récits de voyage, mais il mettait plutôt aux yeux de tous la réussite financière des émigrés, les destins extraordinaires s’il en trouvait. Les séances de cinéma avaient lieu à partir de 1950 à Saint-Jean-Pied-de-Port. Les émigrés se montraient sous leur meilleur jour, souvent endimanchés, et les femmes donnaient la vision d’une émancipation réussie qui rimait étroitement avec le mot liberté. Il n’en fallait pas plus pour relancer la machine : les films entraînèrent une reprise assez nette des départs à la fin des années cinquante . Avec ces méthodes, l’agent faisait d’une pierre deux coups. La projection servait également de film publicitaire, améliorait son image de marque et son rayonnement. Elle créait aussi un contact temporaire entre certains émigrés et leur famille. La réussite de Charles Iriart a été complète car il a également été un négociant redoutable. Il a obtenu d’Air France un statut spécial, obtenant le prix du voyage Paris / New York à 1.716 francs au lieu de 2.126 francs (en 1950). De par son statut, il obtenait à prix réduit toutes les places vides, afin que la compagnie française rentabilise sa traversée. Du Pays basque jusqu’à Paris, (avec un premier trajet jusqu’à Bordeaux en autobus) l’agent s’occupait de tout. Pour la majorité des Basques qui avaient à peine quitté leur village, et qui ne maîtrisaient pas plus la langue de Molière que celle de Shakespeare, l’aéroport devenait le domaine de l’agent qui supervisait l’enregistrement des bagages et s’assurait que tout le monde soit muni de la totalité de ses papiers.

Pour connaître l’origine des émigrants figurant dans les archives de Charles Iriart, Branaa a focalisé ses investigations sur les villes. La méthode suivie est celle du calcul du pourcentage de l’émigration pour chaque ville ou village par rapport à la population réelle donnée par le recensement (celui pris par Branaa, de 1990 est hors de la période d’activité de Charles Iriart. Il faut espérer que les fluctuations n’aient pas été trop importantes entre temps pour ne pas fausser les calculs et les résultats). Si l’émigration la plus importante en nombre vint de Saint Etienne de Baïgorry (617 départs dans la période considérée), celle en pourcentage par rapport à la population vint du village voisin d’Urepel. La cohérence est respectée car Urepel fait partie du canton de Saint Etienne de Baïgorry, tout comme Banca qui est la troisième des villes à connaître un taux d’émigration supérieur à 6% de la population totale. De la même manière, Bussunaritz, Lacarre, Arnéguy, Estérençuby, Uhart-Cize et Gamarthe (vallées de Saint-Jean-Pied-de-Port et d’Ossès ) sont similaires aux villages précédents, avec un fort taux d’émigration par rapport à la population totale.

Les conclusions d’Eric Branaa ne doivent pas être généralisées dans le temps et dans l’espace, car si les vallées de Saint Etienne de Baïgorry et de Saint-Jean-Pied-de-Port ont une réelle importance, elles ne doivent pas prendre le pas sur les démarches de Charles Iriart qui ont contribué à maintenir un phénomène devenu moins important dans les autres vallées. Nous pouvons tout de même y ajouter les observations faites par Martha Marenales Rossi dans les archives notariales de la ville d’Oñate (Guipúzcoa). Dans le district de Saint-Sébastien, elle a rencontré 115 Basques de France (à peu près 16% du total des migrants) qui étaient originaires des provinces du Labourd (Saint-Jean-de-Luz) et de Basse-Navarre (Irissary, Saint Etienne de Baïgorry, Lantabat et Saint-Jean-Pied-de-Port. )

 

Naissance et mise en place d’un projet

Pour débuter cette deuxième partie, un petit rappel : la problématique est d’étudier un fait historique en débutant les investigations à l’inverse de la méthode classique, c’est-à-dire depuis un échantillon de la population de la vallée de Baïgorry, représenté par les élèves du collège Bil-Etxea. L’objectif est d’aller au-delà des discours classiques voire stéréotypés pour connaître les origines des membres de la population de cette zone et observer les divers parcours familiaux (professionnels et migratoires). Pour ce faire, la méthode d’investigations préalablement élaborée prévoit diverses étapes. Dans la première, les élèves doivent reconstituer leur arbre généalogique sur trois générations c’est-à-dire leurs deux parents, leurs quatre grands-parents et leurs arrières grands-parents. Ils doivent aussi localiser la maison d’origine (sor-lekua) de chacun et le village où ont vécu ces personnes (bizi-lekua). L’activité professionnelle, les dates de naissance et de mort viendront compléter ces données.

Pour assurer un traitement commode des informations et le joindre à une initiation et/ou une familiarisation avec l’outil informatique, les élèves insèreront eux-mêmes leurs résultats dans un tableur. Le programme excel a été choisi parce qu’il est présent dans tous les ordinateurs de l’établissement mais surtout pour limiter son utilisation à des opérations simples, pouvant offrir des résultats analysables par les plus jeunes.

Dans la seconde étape, le champ d’investigation s’élargit aux fratries de tous les membres de l’arbre généalogique. Priorité sera donnée au nombre de frères et sœurs, au lieu de vie de chacun et à son activité professionnelle. A ce stade, les recherches familiales vont commencer à laisser leur place à l’analyse des premiers résultats. De leur interprétation découlera la rédaction par chaque élève de son cas familial comparé au cas général. Démarre ainsi une nouvelle étape, la troisième s’il est encore nécessaire de les compter, mais qui correspondrait plus à une seconde phase. Les élèves vont maintenant axer leurs investigations vers un matériel que l’on peut considérer comme « anthropologique ». Photographies, correspondances, objets familiaux représentatifs et peut être même témoignages oraux seront récoltés pour être dupliqués, les copies agrémentées d’une explication et bien entendu rendues à leurs propriétaires (la volonté de récolter et utiliser des sources familiales n’est pas et ne doit en aucun cas être ressentie comme une annexion du patrimoine familial).

 

Les premiers résultats

Un total de 48 élèves sur les 91 de l’établissement ont participé à ce travail soit 52,74% ce qui rend l’échantillon représentatif. Dorénavant, les pourcentages seront arrondis à l’unité inférieure pour plus de simplicité. Le plus jeune élément de l’échantillon est né à la fin de l’année 1993 et a onze ans alors que le plus âgé qui est né en 1989 en a 15.

Le collège étant bilingue, le rapport à la langue basque revêt une importance particulière. Au total, la langue basque est comprise par une majorité des enfants (43/48 soit 89%) et parlée par un nombre un petit peu inférieur (41/48 soit 85%). Le nombre de ceux qui suivent leurs études dans la filière bilingue a une importance moindre (10/48 soit 20%). Avant d’aller plus loin, il faut distinguer les deux groupes d’élèves impliqués dans cette réalisation. Les plus jeunes (6°, 5°, avec un effectif de 22) sont dans une classe de « perfectionnement ». Il n’est dont pas étonnant de constater que tous valident par l’affirmative les questions « comprenez et parlez-vous basque ? » 10 élèves sur 22 (45%) font partie de la filière d’étude bilingue c’est-à-dire qu’ils effectuent en basque leur apprentissage de l’histoire, de la géographie et des sciences de la vie de la terre. Dans le groupe d’initiation, 21 élèves sur 26 comprennent le basque (80%) et 19 d’entre eux le parlent (soit 73%). Aucun des éléments de ce groupe ne fait partie de la filière bilingue, parce que leur cursus, leur maîtrise de la langue ou leurs motivations personnelles ne le leur permet pas.

Pour les données suivantes, le fait de porter des distinctions entre les deux groupes perd de son sens et donc de son intérêt. Les élèves vivent presque tous dans la vallée de Baïgorry (12 sont du même village, 11 des Aldudes, 9 de Banka, 6 d’Urepel, 5 de Bidarray), d’autres vivent plus en aval dans la vallée de la Nive (2 à Saint-Martin-d’Arrosa, 1 à Ossès) et… un dans la vallée voisine de Cize, plus précisément au village d’Ispoure.

Un ensemble volumineux de données a été mis au point en réalisant une seconde recherche, plus difficile au premier abord mais plus enrichissante car ils devaient élaborer leur arbre généalogique et pousser leurs investigations sur trois générations en déterminant les lieux de naissance, de vie, les dates de naissance et de décès (seulement lorsque c’est le cas !), les professions exercées, classées par la suite par secteur et enfin établir l’importance numérique des fratries ainsi que leurs lieux de résidence. Pour les secteurs professionnels, avec 664 réponses, nous pouvons constater la prédominance du secteur primaire (laborantxa) avec 327 mentions (49%), suivit par le secteur tertiaire (182 mentions soit 27%), 21% de réponses inconnues ou indéterminées (182) et la très faible présence du secteur secondaire (1,9% avec 13 réponses dont un nombre écrasant d’artisans). Ces résultats ne pourront être comparés qu’à condition d’être pondérés, c’est-à-dire si les réponses indéterminées en ont été ôtées. Suivant cette condition, nous obtenons des réponses significatives de 62,8% pour le secteur primaire, 2,6% pour le secteur secondaire et 34,6% pour le secteur tertiaire. Les résultats offerts par l’échantillon étudié révèlent donc bien le caractère à dominante rurale de la vallée, avec un développement des services qui ne l’exclut en rien de la modernité. (Selon les statistiques de l’Insee, en 2004 le secteur primaire représentait 1,4% de la population active française ; le secteur secondaire 17,2%, en soustrayant les 15,3% de la population sans activité professionnelle, apparaît alors la supériorité incontestable du secteur tertiaire).

En ce qui concerne les lieux de résidence, pour éviter une effusion de réponses et assurer un certain contrôle statistique, les possibilités étaient limitées à un cadre proche, les trois provinces de la Basse-Navarre, du Labourd et de la Soule, auxquelles ont été rajoutées la France, l’Espagne, l’Amérique du nord et du sud et une liberté plus ample dans d’autres cas. Pour les membres de la famille (en rapport direct, c’est-à-dire les parents, grands et arrière-grand-parent), sur un total de 665 réponses classées en 8 groupes, la Basse-Navarre reste le lieu de vie majoritaire (425 soit 63%), viennent ensuite les réponses indéterminées (94 soit 14%), la France (58 soit 8%), l’Espagne (46 soit 6%), le Labourd (32 soit 4%), la Soule (7 soit 1%) et au-dessous de la barre des 1% le Viet-Nam (2) et l’Amérique sans précision supplémentaire (1).

Pour les lieux de résidence des fratries, 16 réponses de différents types ont été données sur les 1597 totales. Une majorité absolue revient à la Basse-Navarre (825 soit 51%), suivie par la France (276 soit 17%), les réponses indéterminées (188 soit 11%), l’Espagne (128 soit 8%), le Labourd (99 soit 6%), l’Amérique du nord (42 soit 2%) et des pourcentages inférieurs à un : l’Amérique du sud (14 réponses), l’Amérique sans précision (9 réponses), la Soule, la Grèce et Madagascar (4), l’Angleterre, l’Afrique du sud et la Belgique (2), et enfin l’Allemagne et le Viet-Nam (1).

Pour finir cette analyse, ces recherches entrent dans une même optique que les travaux précédents de Louis Etcheverry ou de Marie-Pierre Arrizabalaga. Leurs résultats viennent confirmer des faits avérés (la forte tradition pastorale et agricole de ce milieu rural combinée à l’absence de tissu industriel dans la vallée depuis la fermeture des mines de Banca) mais sont riches en enseignements sur la population de la vallée et sa mobilité. Si dans les esprits (même ceux des plus jeunes), le mythe de l’Américain subsiste, les mouvements de population les plus importants ont pendant longtemps été d’une distance nettement moins élevée, ils concernaient plutôt des passages d’une vallée à une autre (une analyse plus fine aurait révélé que ceux qui viennent d’Espagne sont en majorité venus depuis l’autre versant des Pyrénées).

Dans l’étape finale, un rapprochement sera effectué entre les analyses et les documents les plus aptes à les illustrer. Une exposition de deux types sera mise en place:

- classique, qui permettra aux élèves de voir de manière concrète le fruit de leur travail et de le présenter à des extérieurs.

- Moderne : en utilisant le site internet du collège, profitant ainsi de l’aspect mondial du réseau pour mettre une version (réduite) des textes en espagnol et en anglais.

 

Conclusion

Pour achever la présentation, de ce qui finalement pourrait être qualifié comme un essai, mes propos vont maintenant se tourner vers des considérations pédagogiques. Cette activité prend place dans le cadre d’un cours de culture basque où aucun programme n’est défini. Elle a donc été de manière subjective partagée en deux aspects majeurs, une initiation à la langue et une autre à la culture. Dans l’un comme dans l’autre, il semble très important de donner aux élèves le goût d’apprendre et de les motiver. Ce qui dans leur examen du brevet des collèges ne sera pris en compte qu’avec la valeur d’une option ne doit pas être handicapant et leurs premiers rapports à la langue basque ne doivent pas leur porter des difficultés excessives qui pourraient les écoeurer. En les initiant à un travail de recherche qui les concerne (puisqu’il s’agit de leur patrimoine familial en premier plan) on les pousse à remettre en valeur la mémoire familiale, à renforcer une communication intergénérationnelle qui les placera au centre de plusieurs intérêts.

Une fois qu’un tel climat est installé, l’élève entrevoit des choix personnels, prend des initiatives et créé pour lui-même des occasions de développement. C’est à ce moment que l’enseignant doit se mettre en retrait et devenir un « facilitateur » plutôt qu’une « source de savoir » qui a aux yeux des jeunes un aspect rébarbatif et parfois ennuyeux. L’élève devenu « expert » en son domaine se met à communiquer pour transmettre ses connaissances, il doit donc s’efforcer des les exprimer correctement. De la sorte, il vient de se transformer en acteur principal de son apprentissage et de son développement. Ce travail n’a pas été évalué sous forme de note. Il semble difficile d’admettre que les progrès sont des fonctions intellectuelles mesurables, aussi difficile que de tenter de définir l’intelligence d’un individu. Le regard de l’entourage influe sur les enfants et une telle réalisation peut leur permettre de laisser momentanément de côté, de dépasser les clichés scolaires (bon, mauvais…) pour les remettre sur un pied d’égalité.

Enfin, il faut bien revenir sur le sujet qui réunit tant de spécialistes aujourd’hui, ses enfants ont interrogé la mémoire de leur famille, ils ont rétabli dans leur propre esprit des cheminements migratoires effectués par leurs aïeux, et espérons le, par cette initiation ils deviendront les témoins d’une petite partie de l’histoire de leur vallée que vous serez bientôt invités à découvrir.

 

Bibliographie
  • La vallée de Baïgorry - Baigorriko ibarra, Saint-Etienne-de-Baïgorry, Editions Izpegi, 2002, 273 pages.
  • ARRIZABALAGA, Marie-Pierre, Famille, succession, émigration au Pays Basque au XIXème siècle. Etude des pratiques successorales et des comportements migratoires au sein des familles basques.- 433 pages, Thèse de doctorat de l’EHESS : Histoire et civilisations : Cergy-Pontoise : 1998.
  • BRANAA, Eric, Les archives de Charles Iriart, agent d’émigration basque aux Etats-Unis, Donibane Lohitzun : Ikuska, 1995. 207 pages.
  • CHARNISAY (de), Henry, L’émigration basco-béarnaise en Amérique, Biarritz : J et D éditions, (1èreédition en 1930), 1996. 270 pages.
  • ETCHEVERRY, Louis, “L’émigration dans les Basses-Pyrénées pendant soixante ans”, Revue des Pyrénées et de la France méridionale, 1893, tome V, fascicule n°1, pp. 509-520.
  • GACHITEGUY, Adrien, Les Basques dans l’ouest américain, Urt : Editions Ezkila, 1955. 194 pages.
  • LHANDE, Pierre, L’émigration basque, histoire, économie, psychologie, Paris, Nouvelle librairie nationale, 1910. 297 pages.
  • Obradorio Antonio Fraguas de cultura popular, historia local e medio ambiente do CPI Alfonso VII de Caldas de Reis.

 


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